Tchat entre ados : risques et opportunités — entretien avec Luc Moreau, CPE

26 mai 2026 14 min Par Camille Brévard

Conseiller principal d'éducation dans un lycée de la banlieue parisienne depuis 2009, Luc Moreau est au quotidien au contact des adolescents et de leurs usages numériques. Référent numérique de son établissement et co-animateur de formations parentales avec la FCPE locale, il partage sa lecture terrain des risques et des opportunités du tchat entre adolescents.

Portrait éditorial de Luc Moreau, conseiller principal d'éducation, 46 ans, couloir de lycée en arrière-plan
Luc Moreau Conseiller principal d'éducation (CPE), lycée de banlieue parisienne Âgé de 46 ans, Luc Moreau est CPE dans le même lycée de la banlieue parisienne depuis 2009. Référent numérique de son établissement, il co-anime des formations « parentalité numérique » avec la FCPE locale depuis 2018. Portrait éditorial — synthèse réalisée à partir d'un état de l'art pédagogique.

Luc Moreau nous reçoit dans son bureau de la vie scolaire. Sur l'écran derrière lui, un planning de convocations et de rendez-vous parents-élèves. « En ce moment, j'ai au moins trois dossiers de cyberharcèlement en cours », dit-il d'emblée. Pas pour alarmer, mais pour situer la réalité quotidienne d'un CPE en 2026.

Luc Moreau n'est pas anti-numérique. Il utilise Discord lui-même pour animer un serveur pédagogique, a téléchargé TikTok pour comprendre ce que ses élèves y regardent, et considère que le tchat entre ados est une réalité avec laquelle il faut composer intelligemment, pas combattre aveuglément. Son approche est pragmatique, ancrée dans quinze ans d'observation directe.

Le tchat dans la vie quotidienne du lycée

Camille Brévard : Luc, comment se manifeste le tchat entre ados dans votre lycée au quotidien ? Qu'est-ce que vous observez concrètement ?
Luc Moreau : Le tchat est omniprésent. Avant d'entrer dans la cour le matin, les élèves sont déjà sur leurs téléphones à consulter les groupes de classe sur WhatsApp ou Discord. Ces groupes, ils les gèrent eux-mêmes, sans adulte. Il y en a généralement plusieurs : le groupe officiel avec les délégués, le groupe « vrais amis » plus restreint, parfois un groupe des élèves d'une même option. Ces espaces ont une vie sociale intense — on y organise les sorties du week-end, on y commente les cours, on s'y soutient mutuellement avant les devoirs. Pour beaucoup d'élèves, c'est une forme d'appartenance à un groupe qui est essentielle. Ce que j'observe aussi, c'est que les dynamiques de groupe du lycée — les tensions, les amitiés, les hiérarchies sociales — se prolongent et s'amplifient dans ces espaces en ligne. Quelque chose qui se passe le lundi en cours peut avoir créé une tempête dans trois groupes WhatsApp le soir même, et arriver le mardi avec des enjeux décuplés. Le tchat accélère tout : les réconciliations, mais aussi les conflits.

Tchat et socialisation : les effets positifs que vous observez

Camille Brévard : On parle souvent des risques, mais y a-t-il des effets positifs du tchat sur la socialisation des élèves que vous observez directement ?
Luc Moreau : Oui, clairement. Et c'est important de le dire, parce que le discours public sur les ados et le numérique est souvent trop alarmiste. Le premier effet positif que j'observe : les élèves les plus timides ou les plus réservés en face à face trouvent parfois leur voix dans les groupes en ligne. J'ai des élèves qui sont quasiment muets en classe, mais qui sont actifs, drôles, généreux dans les groupes Discord de la classe. Cette expression en ligne les aide à se sentir moins exclus, et parfois à développer une confiance qui finit par se transférer au présentiel. Le deuxième effet positif, c'est l'entraide scolaire. Les groupes de révision en ligne, notamment avant les contrôles, sont devenus très efficaces. Les élèves s'envoient des photos de notes, s'expliquent mutuellement les notions, se motivent à distance. J'ai vu des promotions entières organisées sur Discord pour réviser ensemble le soir d'un grand oral. Ça ne remplace pas le travail individuel, mais ça l'amplifie. Le troisième effet, c'est le maintien du lien pendant les absences prolongées — maladie, hospitalisation, convalescence. Un élève qui manque deux semaines de cours peut rester connecté à sa classe via les groupes. Quand il revient, il est moins perdu socialement et scolairement. Le tchat a joué un vrai rôle de tissu social pendant et après le COVID, et il continue à le jouer dans des situations plus ordinaires.

Risques observés sur le terrain

Camille Brévard : Vous avez évoqué plusieurs dossiers de cyberharcèlement en cours. Quels sont les principaux risques que vous rencontrez en tant que CPE ?
Luc Moreau : Le cyberharcèlement arrive en premier. Il prend des formes très variées : des groupes créés pour se moquer d'un élève en particulier, des captures d'écran de conversations privées diffusées à la classe, des faux profils sur des réseaux sociaux avec des informations fausses ou humiliantes, des images retouchées. La nouveauté par rapport à il y a dix ans, c'est la vitesse et l'invisibilité. Un contenu humiliant peut toucher toute la classe en moins de cinq minutes, sur plusieurs plateformes simultanément. Et comme ça se passe hors de l'établissement, les victimes ne viennent pas forcément en parler — elles espèrent que ça va passer. Le deuxième risque, moins visible mais très présent, c'est le vol de captures d'écran. Les élèves partagent beaucoup d'eux-mêmes dans les groupes de classe, parfois des choses très personnelles, en faisant confiance au groupe. Quand il y a une tension, ces captures ressortent et deviennent des armes. J'en vois plusieurs fois par an. Le troisième risque, c'est ce que j'appelle la fatigue relationnelle. Certains élèves sont dans tellement de groupes, sollicités à toute heure, qu'ils ne savent plus se déconnecter. L'hyperconnexion crée un état de vigilance permanent qui épuise et qui nuit au sommeil et à la concentration. Ce n'est pas du cyberharcèlement, mais c'est un facteur de mal-être réel que je vois augmenter.

Cyberharcèlement : le rôle du CPE et ses limites

Camille Brévard : Quand un élève vient vous voir avec un problème de cyberharcèlement, comment vous gérez ?
Luc Moreau : La première chose, c'est l'écoute. Un élève qui vient en parler a souvent attendu plusieurs jours, parfois semaines. Il faut d'abord reconnaître la souffrance avant de passer aux solutions pratiques. Ensuite, je demande des preuves : captures d'écran avec date et heure, liste des comptes impliqués. Ces preuves sont essentielles si on veut agir auprès des plateformes ou, dans les cas graves, auprès des autorités. Puis je convoque les élèves identifiés comme auteurs. Mon rôle s'arrête à ce qui se passe dans l'enceinte scolaire ou en lien direct avec la vie scolaire. Je peux convoquer, sanctionner, organiser une médiation. Mais ce qui se passe dans un groupe WhatsApp privé un samedi soir, je n'ai pas de prise directe là-dessus — c'est le rôle des parents et, dans les cas graves, de la police. Ce que je recommande toujours : que les familles contactent le 3018 pour les situations graves et que la victime bloque les auteurs sur toutes les plateformes immédiatement, sans attendre une résolution « officielle ». Le signalement auprès des plateformes (Instagram, Snapchat, Discord) est souvent très efficace et rapide. Notre guide sur le cyberharcèlement ado détaille toutes les étapes de signalement.
Salle de classe vide avec tableau numérique montrant des règles de sécurité en ligne, pupitres disposés pour un groupe

Approche pédagogique : comment accompagner les usages du tchat

Camille Brévard : Vous êtes référent numérique de votre lycée. Qu'est-ce que ça implique concrètement dans votre pratique quotidienne ?
Luc Moreau : En pratique, ça veut dire que je suis l'interlocuteur de première ligne pour tout ce qui touche au numérique dans l'établissement. Je coordonne les interventions de prévention — on fait venir des associations qui animent des ateliers sur le cyberharcèlement, les fake news, la vie privée en ligne. Je forme aussi les enseignants qui ne sont pas à l'aise avec ces sujets. Et je relaie les situations complexes vers le RASED (réseau d'aides) ou le psychologue scolaire. Ce qui a le plus changé ma pratique, c'est d'avoir créé un serveur Discord pédagogique pour les lycéens qui le souhaitent. C'est un espace que j'anime moi-même, avec des canaux de révision par matière, un canal « questions de vie scolaire » et un canal d'entraide. Le fait d'être présent sur Discord a changé la façon dont les élèves me perçoivent : je ne suis plus uniquement « le CPE qui sanctionne », je suis aussi quelqu'un qui comprend leur univers numérique et qui peut les y accompagner. C'est un investissement en temps, mais les retours sont très positifs.

Ce que les parents peuvent faire : la coopération école-famille

Camille Brévard : Dans vos formations parentales avec la FCPE, quels sont les sujets qui génèrent le plus de questions ?
Luc Moreau : Trois sujets arrivent systématiquement. D'abord : « mon ado passe des heures sur son téléphone, comment je limite ça ? ». Ma réponse est toujours d'abord de comprendre avant de limiter. Si l'ado passe trois heures sur Discord, il faut d'abord savoir avec qui et pour faire quoi. Si c'est des révisions avec des camarades, c'est très différent de trois heures à regarder des vidéos seul. La règle de temps ne peut pas s'appliquer de la même façon à des usages aussi différents. Deuxième sujet : « mon ado ne me dit rien de ce qu'il fait en ligne ». Là, je pose toujours la question : est-ce que vous lui posez des questions sur sa vie en ligne avec la même curiosité que sur sa vie réelle ? Beaucoup de parents s'intéressent naturellement à qui sont les amis de classe, comment s'est passée la sortie du week-end, mais ne demandent jamais « t'as eu des échanges sympas en ligne ce week-end ? ». L'intérêt sincère ouvre le dialogue. Troisième sujet : que faire quand l'ado est victime de cyberharcèlement et ne veut pas que les parents interviennent par peur que ça empire ? C'est l'un des plus difficiles. Pour améliorer la communication familiale autour de ces sujets, des ressources pour améliorer la communication dans la famille peuvent aider à créer un espace de dialogue plus sûr pour l'adolescent.

Trouver l'équilibre : tchat et travail scolaire

Camille Brévard : Comment expliquez-vous à un lycéen que le tchat peut nuire à ses études, sans avoir l'air de vouloir l'en priver ?
Luc Moreau : Je ne commence jamais par le numérique. Je commence par lui demander comment il travaille. Est-ce qu'il arrive à se concentrer pendant 45 minutes ? Est-ce qu'il finit ses devoirs dans les temps ? Est-ce qu'il dort bien ? Si les réponses sont positives, je ne parle même pas du téléphone — ça ne pose pas de problème réel. Si l'élève me dit qu'il n'arrive pas à se concentrer, que ses notes ont baissé, qu'il est fatigué le matin, alors j'aborde la question du temps d'écran comme une piste parmi d'autres. Je lui explique la notion d'attention fragmentée : quand on reçoit une notification et qu'on jette un œil, même une seconde, il faut en moyenne 23 minutes pour retrouver le même niveau de concentration. Avec un téléphone posé sur le bureau allumé, c'est littéralement impossible de travailler efficacement. Ce n'est pas une question de volonté — c'est de la biologie cognitive. Cette explication-là est comprise et acceptée par 90% des élèves avec qui je la partage. Ils ne se sentent pas jugés, ils comprennent un mécanisme. Et beaucoup commencent à utiliser le mode « ne pas déranger » pendant les devoirs de leur propre initiative.

La question du téléphone en cours

Camille Brévard : La loi de 2023 a renforcé l'interdiction du téléphone au lycée. Comment ça se passe concrètement dans votre établissement ?
Luc Moreau : La loi dit que le téléphone est interdit sauf usage pédagogique autorisé par l'enseignant. Dans notre lycée, on a choisi une application pratique souple : le téléphone doit être rangé dans le sac ou la poche pendant les cours, sauf si un enseignant l'intègre dans son activité (recherche documentaire, kahoot, traducteur). Pendant les pauses, il est autorisé. Ce qui a beaucoup changé avec la règle explicite et affichée, c'est que les enseignants ont un cadre clair pour demander aux élèves de ranger leurs téléphones sans avoir à négocier à chaque fois. Avant, chaque prof avait sa règle, et les élèves jouaient sur les différences. Ce que j'observe : l'interdiction frontale génère de la résistance et des stratégies de contournement (téléphone dans la manche, écouteur dans l'oreille). La règle expliquée et comprise génère une meilleure adhésion. J'insiste toujours sur le pourquoi avec les élèves : pas « parce que c'est interdit », mais « parce que ton cerveau ne peut pas faire deux choses à la fois efficacement, et tu mérites d'apprendre dans les meilleures conditions ».
Groupe d'élèves travaillant sur des tablettes en classe, vus de haut, visages non identifiables, cadre scolaire

Vrai ou faux : six idées reçues sur le tchat et les adolescents

Six affirmations entendues en formation parentale ou dans les médias, passées au crible de l'expérience terrain de Luc Moreau.

« Le tchat distrait les ados de leurs études. »

Partiellement vrai

Le tchat pendant les temps de travail nuit à la concentration — c'est établi. Mais le tchat utilisé pour l'entraide scolaire (révisions, questions entre camarades) peut au contraire améliorer les résultats. Le contexte d'usage fait toute la différence.

« Interdire le téléphone à l'école résout le problème du tchat. »

Partiellement faux

L'interdiction sans accompagnement pédagogique génère surtout des stratégies de contournement. L'apprentissage de l'autorégulation est plus efficace à long terme que l'interdiction seule.

« Les ados qui tchattent beaucoup ont moins d'amis dans la vraie vie. »

Faux

Les études montrent une corrélation positive entre activité sociale en ligne et vie sociale hors ligne. Les ados très sociaux en ligne le sont aussi en général hors ligne. Les deux sphères se nourrissent mutuellement.

« Le cyberharcèlement ne peut pas être traité par l'école si ça se passe hors de l'établissement. »

Partiellement faux

Le CPE peut intervenir sur les comportements entre élèves de l'établissement, même hors des murs, dès lors que ça impacte la vie scolaire. La coopération avec les familles et les plateformes est essentielle pour les situations graves.

« Discord est dangereux pour les ados. »

Partiellement faux

Discord peut être très sûr (serveurs privés entre amis, serveurs thématiques modérés) ou plus risqué (serveurs publics sans modération). La qualité des serveurs fréquentés fait toute la différence. Discord Family Center est un outil de supervision parental robuste.

« Un ado victime de cyberharcèlement doit juste ignorer et ça s'arrêtera. »

Faux

Le cyberharcèlement ne s'arrête pas seul dans la plupart des cas. Ignorer peut même l'amplifier. Les bonnes réponses sont : signalement aux plateformes, contact avec le CPE ou un adulte de confiance, et dans les cas graves, le 3018.

Les trois conseils du CPE

  1. Comprenez l'univers numérique de votre ado avant d'établir des règles. Demandez-lui de vous montrer ses applications, ses groupes de classe, ce qu'il regarde sur TikTok. Cette compréhension est la base d'une conversation utile — et d'une coopération durable sur les règles d'usage.
  2. Distinguez le temps d'écran actif du temps d'écran passif. Réviser avec des camarades sur Discord, c'est du temps actif utile. Scroller TikTok sans fin, c'est du temps passif à faible valeur ajoutée. Accompagnez votre ado à faire cette distinction lui-même.
  3. Maintenez un canal de communication ouvert sur les situations difficiles en ligne. Dites clairement et régulièrement que s'il y a un problème en ligne — cyberharcèlement, contact inquiétant, pression — il peut en parler sans être jugé ni puni. Cette permission explicite est la meilleure protection.

Questions fréquentes

Le tchat entre ados peut-il aider à améliorer les relations en classe ?

Oui, quand il est bien utilisé. Les groupes de classe sur Discord ou WhatsApp permettent aux élèves de s'entraider sur les devoirs, de maintenir un lien social hors des heures de cours, et parfois de réconcilier des tensions difficiles à aborder en face à face. Les groupes bien modérés renforcent la cohésion de classe.

Que faire quand un élève utilise son téléphone en cours pour tchater ?

La sanction seule ne suffit pas. Il faut comprendre pourquoi l'élève a besoin de cette connexion (ennui, anxiété, dépendance ?), puis aborder le sujet sans accusation. La règle du téléphone visible mais rangé est souvent plus efficace que l'interdiction totale dans la poche.

Comment les CPE gèrent-ils le cyberharcèlement hors de l'établissement ?

Le CPE peut intervenir sur les comportements entre élèves même hors des murs, dès lors que ça impacte la vie scolaire. La coopération avec les familles est essentielle, et le 3018 est recommandé pour les situations graves. Le signalement direct aux plateformes est souvent très efficace.

Le tchat aide-t-il les ados à apprendre mieux ?

Partiellement. Les groupes d'entraide scolaire en ligne peuvent être très efficaces pour les révisions et l'explication mutuelle des notions. En revanche, le tchat pendant les heures de travail fragmente l'attention et nuit à la mémorisation.

Faut-il interdire complètement le téléphone au lycée ?

L'interdiction totale génère surtout des stratégies de contournement. Ce qui fonctionne mieux, c'est une règle claire et expliquée : pas de téléphone pendant les cours et les temps de travail, autorisé pendant les pauses. L'accompagnement pédagogique sur les usages numériques est plus durable que l'interdiction pure.