Une photo de rentrée, une vidéo de vacances, une phrase drôle racontée à table : pour beaucoup de parents, publier fait partie des gestes ordinaires du quotidien connecté. Pourtant, lorsqu’un enfant grandit, ces contenus deviennent aussi une part de son identité publique. Comment partager sans exposer ? Comment entendre un ado qui ne veut pas voir sa vie racontée en ligne ? Nous avons posé ces questions à Sonia Delattre, psychologue du développement et thérapeute familiale.
Comprendre le sharenting en 2026
CAMILLE BRÉVARD — Le mot « sharenting » est de plus en plus employé. De quoi parle-t-on exactement, et pourquoi le sujet prend-il de l’ampleur en 2026 ?
SONIA DELATTRE — C’est un mot formé à partir de « share », partager, et « parenting », parentalité. Il désigne le fait, pour un parent ou un proche, de publier des informations sur un enfant : photos, vidéos, résultats sportifs, anecdotes, localisation, difficultés de santé ou moments d’émotion. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il devient plus visible parce que les enfants qui ont grandi avec ces publications arrivent aujourd’hui à l’adolescence. Ils peuvent regarder en arrière et se dire : « Je n’avais pas choisi ça. »
Le sujet n’est donc pas de culpabiliser les parents. Beaucoup publient avec affection, pour donner des nouvelles à des proches éloignés ou garder une trace. La question utile est plutôt : qui décide de la trace numérique d’un enfant, et comment cette décision évolue-t-elle quand il devient capable d’exprimer son avis ? Selon l’les études sur les usages numériques montrent que les habitudes familiales se construisent de plus en plus tôt : parler des images fait désormais partie de l’éducation au numérique.
À quel âge une photo peut-elle gêner ?
CAMILLE BRÉVARD — À partir de quel âge un enfant peut-il être gêné par des photos publiées par ses parents ?
SONIA DELATTRE — Il n’y a pas d’âge magique. Un enfant de 5 ans peut déjà dire qu’il ne veut pas être photographié, et ce refus mérite d’être entendu. À l’adolescence, l’enjeu prend une autre dimension : on construit son style, sa réputation auprès des amis, son rapport au corps et son besoin d’autonomie. Une photo que le parent trouve attendrissante peut être vécue comme infantilisante, embarrassante ou intrusive.
Le bon réflexe consiste à demander avant de prendre, puis avant de diffuser. Cela apprend aussi à l’enfant que son corps et son image lui appartiennent. Pour poursuivre la discussion sur ce qui façonne l’apparence et le regard des autres, vous pouvez lire notre guide sur les filtres et l'estime de soi des ados.
Demander ne signifie pas faire peser une responsabilité d’adulte sur l’enfant. On peut formuler simplement : « J’aimerais envoyer cette photo à mamie, tu es d’accord ? » Puis accepter un « non », un « pas celle-là » ou un « seulement dans le groupe familial ». Ce sont de vrais choix, à sa mesure.
Droit à l’image : un cadre à connaître
CAMILLE BRÉVARD — Que dit le droit français lorsque des parents publient l’image de leur enfant ?
SONIA DELATTRE — En France, le respect de la vie privée est notamment protégé par l’article 9 du Code civil. Pour les mineurs, les parents exercent l’autorité parentale et prennent en principe les décisions liées à l’image de l’enfant, en tenant compte de son intérêt. Mais cela ne donne pas un blanc-seing pour publier sans limite : l’enfant a lui aussi droit au respect de sa vie privée, de sa dignité et de son intimité. Plus il grandit et exprime clairement son désaccord, plus il est important de l’écouter sérieusement.
En cas de publication blessante, répétée ou refusée malgré les demandes, il peut être utile de garder des captures, de demander le retrait calmement et de chercher conseil auprès d’un adulte de confiance ou d’un professionnel du droit. Le dialogue reste souvent la première étape, mais il existe des recours lorsque l’atteinte est réelle.
Le sujet peut aussi toucher à la santé psychologique : honte, conflits familiaux, sentiment de ne pas être respecté. Dans ce contexte, Combattre la Dépression, une ressource de référence sur la santé mentale peut aider à repérer l’importance d’une écoute adaptée lorsque le mal-être s’installe.
La copie numérique des habitudes parentales
CAMILLE BRÉVARD — Vous évoquez une « copie numérique » : qu’est-ce que cela signifie dans une famille ?
SONIA DELATTRE — Les enfants apprennent beaucoup par observation. Si un parent photographie chaque moment, raconte les émotions de la famille en story ou publie sans demander, l’enfant peut intégrer que l’intimité est faite pour être montrée. Il peut reproduire ce modèle avec ses amis, ses frères et sœurs, ou plus tard avec ses propres enfants.
À l’inverse, un parent qui dit « Je vais te demander avant d’envoyer » transmet une règle concrète de respect. C’est plus puissant qu’un long discours sur la prudence en ligne. Les adolescents repèrent très vite les incohérences : il est difficile de leur demander de ne pas diffuser la photo d’un camarade si les adultes diffusent les leurs sans discussion.
La cohérence ne veut pas dire l’absence totale de réseaux sociaux. Elle suppose de rendre visibles les choix : pourquoi cette photo est partagée, avec qui, pour combien de temps et dans quel cadre. Cette conversation peut s’inscrire dans les 15 règles de sécurité numérique, à adapter aux habitudes de chaque foyer.
Traces, réutilisation et dette numérique
CAMILLE BRÉVARD — Pourquoi parle-t-on parfois de « dette numérique » laissée aux enfants ?
SONIA DELATTRE — Parce qu’un enfant peut arriver à l’adolescence avec une quantité de contenus publiés avant même d’avoir eu accès à un téléphone. Ces traces composent un récit de lui écrit par d’autres : photos de bain, récits de colères, difficultés scolaires, vidéos humiliantes sans intention de nuire. Il peut ensuite passer du temps à demander des suppressions, à expliquer, ou simplement à gérer le malaise lié à cette présence en ligne.
Une publication n’est rarement totalement réversible : même sur un compte privé, un proche peut faire une capture d’écran, transférer un contenu ou conserver une photo. Les plateformes peuvent aussi changer leurs paramètres, et les images peuvent être indexées, copiées ou réutilisées. Cela ne signifie pas qu’il faut paniquer ; cela invite à publier moins, mieux, et avec une audience réellement choisie.
Un adolescent qui souhaite comprendre comment fonctionnent les plateformes, leurs publics et leurs réglages peut consulter notre dossier sur les réseaux des ados. Connaître les mécanismes aide à discuter sur des bases concrètes plutôt qu’à se lancer des reproches.
Repérer un malaise chez son ado
CAMILLE BRÉVARD — Quels signes peuvent indiquer qu’un adolescent subit les publications de ses parents ?
SONIA DELATTRE — Le signal le plus clair est verbal : « Enlève ça », « Ne poste pas », « Tu me fais honte ». Il faut le prendre au sérieux, même si le ton est agacé. D’autres jeunes évitent les photos, vérifient compulsivement le compte familial, se ferment après une publication ou redoutent les commentaires des proches. Certains n’osent rien dire parce qu’ils ont peur d’être traités d’ingrats ou de trop sensibles.
Le malaise peut également se manifester par une colère plus large autour du téléphone. Avant de conclure qu’il s’agit d’une « crise d’ado », il est utile de poser une question ouverte : « Est-ce qu’il y a quelque chose que nous avons publié et qui te dérange ? » La réponse peut être surprenante, mais elle offre un point de départ.
- Prendre le refus au sérieux : même si la photo paraît anodine au parent.
- Éviter de minimiser : « Ce n’est rien » ferme la discussion au lieu de l’ouvrir.
- Demander ce qui gêne : le contenu, les personnes qui le voient, le commentaire ou le fait de ne pas avoir été consulté.
- Agir assez vite : retirer une publication demandée est un signe concret de respect.
Ouvrir la conversation sans conflit
CAMILLE BRÉVARD — Comment aborder ce sujet dans une famille sans transformer la discussion en affrontement ?
SONIA DELATTRE — Il vaut mieux choisir un moment calme, loin d’une publication qui vient de fâcher quelqu’un. Le parent peut commencer par parler de lui : « Je me rends compte que j’ai publié beaucoup de choses sur toi. Je veux savoir ce que tu en penses. » Cette entrée est différente de « Tu exagères » ou « Je n’ai rien fait de mal ». Elle ne force pas l’ado à rassurer son parent.
Ensuite, on peut établir une règle familiale claire : aucune photo reconnaissable n’est publiée ou envoyée hors d’un cercle défini sans accord de la personne concernée. Si l’ado ne répond pas tout de suite, ce n’est pas un accord implicite. On attend. Si les parents sont séparés, ils gagnent aussi à se coordonner, sans demander à l’enfant de jouer les arbitres.
Il est parfois utile de fixer ensemble les paramètres de confidentialité et de faire le tri dans les anciens albums. Pour les sujets plus larges de contrôle, d’accompagnement et d’autonomie, notre guide du contrôle parental appli par appli rappelle qu’un outil ne remplace pas une règle comprise et discutée.
Supprimer, réparer, repartir
CAMILLE BRÉVARD — Faut-il supprimer toutes les photos publiées par le passé ? Et peut-on réparer quand on a trop partagé ?
SONIA DELATTRE — Tout supprimer n’est pas toujours nécessaire, ni même ce que souhaite l’adolescent. Certaines photos font partie de souvenirs heureux. L’important est de lui redonner une place dans les décisions. On peut parcourir ensemble les contenus, classer ceux qui peuvent rester dans un album privé, retirer ceux qui sont publics ou gênants, et demander à des proches de supprimer leurs copies si besoin.
Réparer passe aussi par une phrase simple : « Je comprends que tu n’aies pas aimé. Je suis désolé(e) de ne pas t’avoir demandé. » Une excuse ne revient pas à se déclarer mauvais parent. Elle montre qu’un adulte peut reconnaître une erreur, modifier son comportement et respecter une limite. C’est une compétence précieuse pour toute la famille.
| Situation | Réponse utile | À éviter |
|---|---|---|
| Une photo publique gêne l’ado | La retirer rapidement et demander ce qui pose problème | Discuter pendant des heures avant d’agir |
| Un proche a republié une photo | Demander un retrait clair et courtois | Faire comme si ce n’était plus du ressort de la famille |
| Un souvenir compte pour le parent | Le garder dans un espace privé, avec accord | Imposer sa conservation sur un profil visible |
Grands-parents et entourage : les inclure
CAMILLE BRÉVARD — Les grands-parents, oncles, tantes ou amis publient aussi. Comment les inclure sans les braquer ?
SONIA DELATTRE — Il faut les considérer comme des alliés possibles, pas comme des personnes à surveiller. Une règle familiale peut être annoncée avec chaleur : « Nous demandons désormais l’accord des enfants avant de partager leurs photos. Merci de vérifier avec nous. » Beaucoup de proches acceptent volontiers lorsqu’on leur explique que ce n’est pas un reproche, mais une habitude de respect.
Il est préférable d’être précis : les photos dans le groupe familial sont-elles autorisées ? Qu’en est-il de Facebook, des statuts de messagerie ou des albums partagés ? Le flou provoque les malentendus. Pour un ado, voir les adultes tenir la même ligne est très rassurant : il n’a pas à répéter seul son refus à chaque repas de famille.
Les paramètres changent régulièrement et les règles juridiques demandent parfois à être vérifiées. Pour des repères pratiques et actualisés, on peut consulter la CNIL et ses fiches sur le droit à l'image des enfants.
École et photos de classe
CAMILLE BRÉVARD — Et à l’école : les photos de classe ou de sorties peuvent-elles être publiées ?
SONIA DELATTRE — L’école doit recueillir les autorisations nécessaires pour certaines utilisations de l’image des élèves, notamment dans les supports de communication. Les parents ont intérêt à lire les formulaires et à distinguer les usages : photo souvenir distribuée aux familles, site de l’établissement, réseau social, presse locale. Ce ne sont pas les mêmes niveaux de diffusion.
Pour les élèves eux-mêmes, la règle reste la même : ne pas publier spontanément la photo d’un camarade, même prise pendant une sortie scolaire. Une autorisation donnée dans un contexte ne vaut pas pour tous les autres. C’est une occasion très concrète de rappeler qu’une image de groupe contient plusieurs droits et plusieurs sensibilités.
Vers une parentalité numérique de confiance
CAMILLE BRÉVARD — Quel message aimeriez-vous laisser aux parents et aux adolescents ?
SONIA DELATTRE — La confiance numérique ne repose pas sur l’idée qu’il ne faut jamais se tromper. Elle repose sur la possibilité de parler, d’être entendu et de réparer. Les parents ont le droit d’aimer les souvenirs et de vouloir les partager. Les adolescents ont le droit de vouloir protéger leur image, de changer d’avis et de fixer des limites.
Demander la permission n’enlève rien à l’affection. Au contraire, cela dit : « Tu n’es pas seulement mon enfant dans mes souvenirs, tu es aussi une personne avec une voix. » C’est une manière très concrète de préparer un jeune à respecter, demain, l’intimité des autres comme la sienne.
CAMILLE BRÉVARD — « C’est ma famille, j’ai le droit » ?
SONIA DELATTRE — Être parent n’efface pas l’intimité de l’enfant. La responsabilité parentale invite à le protéger, y compris de l’exposition inutile.
CAMILLE BRÉVARD — « Les enfants s’en fichent » ?
SONIA DELATTRE — Certains s’en accommodent, d’autres non. On ne peut pas deviner : il faut demander, puis écouter la réponse.
CAMILLE BRÉVARD — « Supprimer à 18 ans suffit » ?
SONIA DELATTRE — Non, car une diffusion peut avoir eu lieu bien avant. Mieux vaut limiter les traces dès maintenant.
CAMILLE BRÉVARD — « Seuls les comptes publics posent problème » ?
SONIA DELATTRE — Les comptes privés réduisent l’audience, mais n’empêchent ni les captures ni les transferts. La prudence reste utile.
CAMILLE BRÉVARD — « Les photos bébé ne comptent pas » ?
SONIA DELATTRE — Elles comptent aussi : elles participent au récit numérique d’une personne qui n’avait pas encore son mot à dire.
Pour aller plus loin sur la protection des images et des comptes, notre interview d’un gendarme sur la cybercriminalité qui cible les ados détaille les réflexes à adopter lorsqu’une photo dérive : reprises non consenties, usurpation ou chantage.
Ce qu'il faut retenir
- Le sharenting peut partir d’une intention affectueuse, mais l’enfant et l’adolescent doivent pouvoir exprimer leurs limites sur les photos, vidéos et anecdotes qui les concernent.
- Le consentement se travaille au quotidien : demander avant de prendre ou de publier, préciser l’audience et accepter un refus constituent une éducation concrète au respect de l’intimité.
- Il est possible de réparer : retirer un contenu, présenter des excuses et poser de nouvelles règles avec l’entourage renforcent la confiance familiale.
Questions fréquentes
Un ado peut-il exiger le retrait de ses photos ?
Un adolescent peut demander clairement le retrait d’une photo ou d’une vidéo qui le concerne. Les parents ont intérêt à prendre cette demande au sérieux et à agir rapidement, surtout si le contenu est public, embarrassant ou diffusé au-delà du cercle familial. En cas de conflit persistant, un adulte de confiance ou un conseil juridique peut aider à trouver une solution.
Que dit la loi française sur le droit à l'image d'un mineur ?
Le droit français protège la vie privée et l’image des personnes, notamment à travers l’article 9 du Code civil. Les parents prennent en principe les décisions pour leur enfant mineur, mais ils doivent agir dans son intérêt et respecter sa dignité. L’avis d’un adolescent, capable d’exprimer son désaccord, mérite donc une attention réelle.
Comment discuter du sujet sans conflit familial ?
Choisissez un moment calme et commencez par une question ouverte : « Qu’aimerais-tu que nous changions concernant les photos ? » Écoutez sans minimiser, puis définissez des règles simples sur la prise, l’envoi et la publication. Si une erreur a été commise, une excuse suivie d’un retrait concret peut apaiser la discussion.
Les photos de classe peuvent-elles être publiées ?
Une photo de classe ou de sortie scolaire ne devrait pas être publiée librement sur un réseau social personnel. Les autorisations demandées par l’établissement correspondent à des usages précis et ne valent pas pour toutes les diffusions. Avant de partager, il faut tenir compte des élèves, des parents et des règles fixées par l’école.
Comment limiter la diffusion des photos déjà publiées ?
Commencez par supprimer ou archiver les contenus les plus visibles, puis demandez aux proches qui les ont repartagés de les retirer. Vérifiez les paramètres de confidentialité, évitez les photos reconnaissables à l’avenir et conservez les souvenirs dans un espace privé. La diffusion passée ne disparaît pas toujours totalement, mais ces démarches réduisent l’exposition.