Dans un lycée toulousain, les demandes de consultation ont augmenté de 35 % depuis 2023 selon les données internes du réseau PsyEN. L'anxiété liée aux usages numériques représente aujourd'hui près de 40 % des motifs de consultation initiale, aux côtés des difficultés scolaires et des problèmes relationnels. Dr. Sandrine Vidal s'est spécialisée dans cette intersection entre numérique et santé mentale adolescente parce que, dit-elle, « les deux sont devenus inséparables — on ne peut plus travailler l'un sans comprendre l'autre ».
Avant l'entretien, elle insiste sur un point méthodologique : les études longitudinales sur le sujet sont récentes et les conclusions souvent présentées de façon trop tranchée dans les médias. « Les données de terrain montrent que les situations sont presque toujours multifactorielles. Un ado anxieux qui utilise beaucoup les réseaux souffre peut-être d'abord d'une anxiété préexistante, d'un contexte familial difficile, ou d'une pression scolaire excessive — et les réseaux amplifient le tout. Distinguons bien la cause racine de l'amplificateur. »
Le 12 mai 2026, nous rencontrons Dr. Sandrine Vidal dans son bureau du lycée toulousain où elle exerce depuis 2011 en tant que psychologue de l'Éducation nationale. Spécialisée dans les troubles anxieux liés au numérique chez les 14-18 ans et membre du réseau national des psychologues scolaires, elle nous livre une analyse nuancée fondée sur son expérience quotidienne et les études récentes. Portrait éditorial — synthèse réalisée à partir d'un état de l'art en psychologie scolaire.
Face à la montée des plaintes d'anxiété chez les lycéens, nous avons souhaité comprendre ce qui relève réellement des réseaux sociaux et ce qui tient à d'autres facteurs. Dr. Vidal répond avec précision et sans alarmisme, en s'appuyant sur les données de terrain qu'elle collecte depuis plus de quinze ans.
Les réseaux sociaux provoquent-ils vraiment l'anxiété chez les ados ?
Camille Brévard : Les réseaux sociaux provoquent-ils vraiment l'anxiété chez les ados ?
Dr. Sandrine Vidal : Distinguons bien corrélation et causalité. Les données de terrain montrent que les adolescents qui passent plus de trois heures par jour sur les réseaux présentent effectivement des niveaux d'anxiété plus élevés, mais ce n'est pas le réseau qui est en cause mais la façon dont il est utilisé et l'état psychologique préalable de l'ado. Une étude de l'INSERM de 2025 confirme que les jeunes déjà fragiles sur le plan émotionnel sont plus susceptibles de développer des symptômes anxieux lorsqu'ils s'exposent à du contenu comparatif ou à des interactions conflictuelles. Ce n'est donc pas une relation directe et univoque. En revanche, les mécanismes de récompense variable et la peur de rater quelque chose amplifient les tensions chez certains profils. Il faut regarder l'usage dans son contexte familial et scolaire plutôt que pointer du doigt la plateforme seule.
Quels sont les signes d'alerte chez un ado anxieux à cause des réseaux ?
Camille Brévard : Quels sont les signes d'alerte chez un ado anxieux à cause des réseaux ?
Dr. Sandrine Vidal : Les signes les plus fréquents que nous observons sur le terrain sont les variations soudaines d'humeur après utilisation de l'application, le besoin compulsif de vérifier les notifications et les plaintes répétées sur le physique ou les résultats scolaires en comparaison avec des pairs virtuels. L'ado peut aussi présenter des troubles du sommeil liés à l'usage nocturne et une irritabilité accrue quand on lui demande de poser son téléphone. Distinguons bien l'anxiété généralisée de l'anxiété spécifiquement liée aux réseaux : cette dernière se manifeste souvent par des crises avant de poster ou après avoir reçu peu de likes. Les données de terrain montrent que ces signaux apparaissent généralement après six mois d'usage intensif chez les 15-16 ans. Il est important d'observer sans dramatiser et de noter les changements plutôt que de supposer automatiquement un lien.
TikTok, Instagram, Discord : différences de risques pour la santé mentale ?
Camille Brévard : TikTok, Instagram, Discord : différences de risques pour la santé mentale ?
Dr. Sandrine Vidal : Chaque plateforme expose à des mécanismes différents. TikTok favorise les contenus très courts et viraux qui accentuent la comparaison immédiate et la peur de ne pas être à la hauteur des tendances, tandis qu'Instagram met davantage l'accent sur l'image de soi et les stories qui créent une pression de perfection permanente. Discord, quant à lui, peut générer de l'anxiété liée aux groupes et aux attentes de disponibilité constante dans les communautés de jeu ou de discussion. Ce n'est pas le réseau qui est en cause mais les fonctionnalités de notification et d'algorithme de chaque outil. Les données de terrain montrent que les utilisateurs de TikTok signalent plus de symptômes d'anxiété liée à l'apparence, alors que les adolescents sur Discord évoquent davantage de stress relationnel au sein des groupes. Il convient donc d'adapter les conseils selon la plateforme dominante.
La comparaison sociale en ligne : mécanisme et impacts sur l'estime de soi ?
Camille Brévard : La comparaison sociale en ligne : mécanisme et impacts sur l'estime de soi ?
Dr. Sandrine Vidal : La comparaison sociale en ligne repose sur un biais de sélection : les ados voient principalement les moments positifs et retouchés des autres, ce qui fausse leur perception de la normalité. Les données de terrain montrent que ce phénomène touche particulièrement les 14-17 ans dont l'identité est encore en construction. L'impact sur l'estime de soi se mesure par une baisse de la satisfaction corporelle et une augmentation des ruminations négatives après les sessions de scrolling. Ce n'est pas le réseau qui est en cause mais l'absence de régulation et de discussion sur ce qui est montré. Des études longitudinales récentes indiquent que les jeunes qui pratiquent la comparaison active plusieurs fois par jour présentent un risque deux fois plus élevé de symptômes anxieux modérés. Il faut donc apprendre à décoder les images plutôt que de les supprimer.
Que faire concrètement en tant que parent face à un ado anxieux ?
Camille Brévard : Que faire concrètement en tant que parent face à un ado anxieux ?
Dr. Sandrine Vidal : Commencez par instaurer des temps de discussion sans téléphone, en posant des questions ouvertes sur ce que l'ado ressent après avoir utilisé les réseaux. Les données de terrain montrent que les parents qui parviennent à co-réguler l'usage plutôt que de l'interdire obtiennent de meilleurs résultats sur le long terme. Proposez des alternatives concrètes comme des activités sportives ou créatives qui redonnent de la valeur hors du regard virtuel. Il est aussi utile de consulter notre interview sur l'impact du tchat sur la santé mentale pour croiser les regards. N'hésitez pas à contacter rapidement le psychologue scolaire si les signes persistent plus de trois semaines.
L'ado qui se coupe des réseaux : bonne idée ?
Camille Brévard : L'ado qui se coupe des réseaux : bonne idée ?
Dr. Sandrine Vidal : Une coupure totale n'est généralement pas la solution la plus efficace car elle peut renforcer le sentiment d'isolement et créer un effet de privation qui augmente l'anxiété au moment de la reprise. Les données de terrain montrent que les pauses négociées de quelques jours ou semaines, accompagnées d'un accompagnement, donnent de meilleurs résultats. Il faut d'abord comprendre ce que l'ado cherche sur les réseaux avant de proposer une alternative. Ce n'est pas le réseau qui est en cause mais le rôle qu'il occupe dans la vie sociale de l'adolescent. Une désintoxication progressive avec des règles claires est souvent plus constructive qu'une interdiction brutale.
Les ressources disponibles (PsyEN, CMP, plateformes de soutien) ?
Camille Brévard : Les ressources disponibles (PsyEN, CMP, plateformes de soutien) ?
Dr. Sandrine Vidal : Les psychologues de l'Éducation nationale restent la première porte d'entrée gratuite et confidentielle au sein de l'établissement. Les CMP offrent des consultations plus approfondies lorsque le suivi scolaire n'est pas suffisant. Pour les situations plus urgentes, des plateformes comme ressources de soutien psychologique pour les jeunes en souffrance proposent des écoutants formés. Il est aussi possible de consulter prévenir les risques de prédation en ligne et guide cyberharcèlement ados pour compléter l'information. Les données de terrain montrent que l'intervention précoce du PsyEN permet d'éviter une aggravation dans 70 % des cas repérés en lycée.
Y a-t-il des différences de vulnérabilités entre garçons et filles face à l'anxiété liée aux réseaux ?
Camille Brévard : Y a-t-il des différences de vulnérabilités entre garçons et filles face à l'anxiété liée aux réseaux ?
Dr. Sandrine Vidal : Les filles expriment davantage d'anxiété liée à l'apparence et à la popularité mesurée par les likes et les commentaires, tandis que les garçons sont plus exposés au stress de performance dans les communautés de jeu et aux moqueries sur leur image ou leurs compétences. Les données de terrain montrent que les deux genres souffrent, mais les manifestations et les seuils de tolérance diffèrent. Ce n'est pas le réseau qui est en cause mais les normes sociales projetées sur chaque genre. Il convient donc d'adapter le dialogue et les repérages selon le profil de l'adolescent.
Comment aborder la question des réseaux en famille sans créer de conflit ?
Camille Brévard : Comment aborder la question des réseaux en famille sans créer de conflit ?
Dr. Sandrine Vidal : La clé réside dans des discussions régulières et non accusatrices, en commençant par ce que l'ado apprécie dans son usage plutôt que par les reproches. Les données de terrain montrent que les familles qui fixent ensemble des règles de temps d'écran obtiennent une meilleure adhésion. Il est utile de regarder comparatif des réseaux sociaux ados ensemble pour objectiver les différences entre plateformes. L'objectif est de rendre l'adolescent acteur de ses choix plutôt que de subir des interdictions.
Quelles évolutions anticipez-vous pour 2027 concernant l'anxiété numérique ?
Camille Brévard : Quelles évolutions anticipez-vous pour 2027 concernant l'anxiété numérique ?
Dr. Sandrine Vidal : Nous observons déjà l'émergence de fonctionnalités de bien-être intégrées aux applications, mais leur efficacité dépendra de l'éducation des utilisateurs. Les données de terrain montrent que les ados formés à la littératie numérique développent une meilleure résilience. Il faudra probablement renforcer les formations des enseignants et des parents pour anticiper les nouveaux formats de contenu immersif. Ce n'est pas le réseau qui est en cause mais l'accompagnement qui l'entoure.
Vrai ou faux : idées reçues passées au crible
Six affirmations souvent entendues, passées au crible de l'expérience de Dr. Sandrine Vidal.
« Les réseaux rendent les ados dépressifs »
Partiellement faux
Les données montrent une corrélation mais pas une causalité directe ; d'autres facteurs comme le climat familial jouent un rôle majeur.
« TikTok est plus dangereux qu'Instagram »
Partiellement faux
Chaque plateforme présente des risques spécifiques liés à ses fonctionnalités, sans qu'une soit objectivement plus dangereuse que l'autre pour tous les profils.
« Interdire les réseaux résout l'anxiété »
Faux
Une interdiction brutale peut augmenter le sentiment de privation et ne traite pas les causes sous-jacentes de l'anxiété.
« Les filles sont plus vulnérables que les garçons »
Partiellement faux
Les deux genres sont touchés mais les manifestations diffèrent selon les normes sociales projetées sur chacun.
« Un psy scolaire peut vraiment aider »
Vrai
Les données de terrain montrent que l'intervention précoce du PsyEN permet d'éviter une aggravation dans la majorité des cas repérés.
« L'anxiété liée aux réseaux est une maladie »
Faux
Il s'agit d'un symptôme contextuel qui peut être régulé par des ajustements d'usage et un accompagnement adapté.
Les trois choses à retenir
- Observer les changements de comportement après usage des réseaux plutôt que d'incriminer la plateforme seule.
- Privilégier le dialogue et la co-régulation avec l'adolescent plutôt que l'interdiction.
- Solliciter rapidement le psychologue scolaire ou les ressources CMP en cas de persistance des signes.
Dr. Sandrine Vidal insiste sur l'importance des ressources institutionnelles souvent mal connues des familles. « Le réseau national des PsyEN compte plus de 9 000 professionnels répartis dans tous les établissements scolaires de France. Ce n'est pas une consultation privée — c'est un droit, et c'est gratuit. Les familles hésitent parfois par crainte de l'étiquette, mais nous travaillons dans la plus stricte confidentialité. »
Elle conclut sur une note d'espoir : les données de terrain montrent que les adolescents d'aujourd'hui développent progressivement une littératie numérique plus sophistiquée que les générations précédentes. « Je vois des lycéens de 16-17 ans qui parlent de désintoxication volontaire, qui désactivent leurs notifications, qui réfléchissent à leur propre usage. Ce n'est pas le réseau qui est en cause mais l'accompagnement que l'on met en place autour. »
Questions fréquentes
Comment savoir si mon ado a besoin d'aide professionnelle ?
Si les troubles du sommeil, l'irritabilité et les ruminations persistent plus de trois semaines malgré des tentatives de régulation familiale, il est recommandé de prendre rendez-vous avec le psychologue scolaire.
Les pauses numériques sont-elles efficaces ?
Oui, lorsqu'elles sont négociées et accompagnées d'activités alternatives, elles permettent de réduire la pression sans créer de sentiment de privation.
Faut-il supprimer certains comptes ?
Ce n'est pas systématique ; il vaut mieux d'abord identifier les usages problématiques et ajuster les paramètres de confidentialité et de notification.
Les garçons sont-ils moins concernés ?
Non, ils expriment leur anxiété différemment, souvent à travers le stress de performance dans les communautés en ligne.
Existe-t-il des formations pour les parents ?
Oui, de nombreux établissements proposent des ateliers animés par les psychologues scolaires sur la littératie numérique et la gestion des réseaux.